Mathias, 28 ans, employé du bar-tabac "le cliqué", Lyon.
Matin comme les autres, en retard, comme d'habitude. Douche rapide, on s'habille à l'arrache, on veut dire au revoir à sa chérie qui dort encore, blottie sous la couette. Mais là on se rend compte qu'il n'y a personne de blottie sous la couette, qu'on est seul et qu'on a encore rêvé.
Cela faisait un bout de temps que j'étais célibataire. Je n'avais jamais eu d'histoire vraiment sérieuse, soit ça durait une nuit ou deux, soit ça ne durait pas plus d'un mois. Je ne suis pas doué pour garder une fille, elles finissent toutes par se barrer en me traitant de sal con.
Je suis un sal con, sous prétexte que je finis toujours par oublier ma copine le temps d'une soirée pour passer la nuit avec une autre. Mais quelle est la différence entre sal con et volage ? Personnellement, il y a un faussé entre les deux termes, mais allez leur expliquer ça !
« Non ma chérie, je t'aime toujours, mais il n'y a pas que toi tu sais. »
Non vraiment, je ne me sentais pas con. Aujourd'hui je me sens pire qu'on con, j'ai l'impression d'avoir du sang sur les mains, de porter la mort en moi.
Je suis séropositif. Après avoir passé la nuit avec une jeune inconnue, sans capote bien sûr... Et toc, dans ta face Mathias ! Je ne l'ai su qu'après une dizaine de filles à qui je l'ai sans doute refilé... Alors comment voulez-vous aimer encore après ça ?
Matin comme les autres, café noir de la veille réchauffé au micro-onde, goût immonde... de toute façon tout me paraît immonde autour de moi. Je descends le vieil escalier de mon immeuble, bref bonjour au concierge, et part affronter le regard des passants.
Est-ce que ça se voit ? Est-ce que ça se porte sur la gueule qu'on a été salaud et que la vie nous le rend bien ?
La foule lyonnaise se presse le long des trottoirs. Il y a de tout : des jeunes lycéens, des femmes d'affaires sublimes, des femmes fatiguées aux traits tirées et épuisées par le temps, des hommes en costume, tête de charmeur ou tronche de pédo, des enfants avec leurs cartables sur le dos, des clodos avec un sac troué et leur affaires dedans, un bout de carton à la main en guise d'oreiller... Sur toute cette masse d'êtres humains, combien ont encore le temps de vivre ?
« Toujours la même gueule décharnée Mathias ! Me dit pas que t'as encore passé la nuit dehors à faire la fête ! C'est pas raisonnable dans ton état !
C'était Lucia, la gérante du bar-tabac où je bossais à l'époque. Une vieille fille de cinquante cinq piges qui a jamais été foutue de garder un mec plus de semaines depuis son défunt mari, mort d'un cancer des poumons il y a 15 ans.
Ironie du sort, elle était gérante d'un bar-tabac. La vie est étrange parfois.
« Bah non tu vois, j'ai dormis chez moi et ma gueule n'a rien à voir avec mon état. Et puis merde, arrête d'utiliser ce mot, dis carrément que j'ai un pied dans la tombe, que je vais bientôt crever à cause d'une connerie que tu t'entêtes à appeler l'Amour. »
J'avoue, j'y suis allé un peu fort. J'ai exagéré. Lucia a toujours été là pour moi. C'est même elle qui m'a forcé à pas me foutre en l'air quand j'ai su que j'étais séropo et que j'avais sans doute refilé cette foutue maladie à des tas de filles dont je ne connaissais même pas le nom.
Je passais la matinée derrière la caisse, comme d'habitude, à servir ces drogués de la clope. Dans ce boulot j'aimais bien ranger les clients par catégories. Il y a d'abord la catégorie 1, qui se compose des habitués, ceux qui viennent tous les jours pour leur paquet de cigarettes, qui restent environ cinq minutes entières à raconter leur vie avec un large sourire. Ils ont très souvent la voix brisée par la fumée, et sont plutôt d'attachants et émouvants personnages. Puis la catégorie 2, les gens de passages, qui s'arrêtent vite fait parce qu'ils sont en manque de nicotine mais le temps presse alors ils ne restent que le temps d'un «merci, au revoir.» .
Et la dernière catégorie, celle des jeunes lycéennes en minijupes sexy, des petits bouts de femmes qui s'approchent d'une démarche féline pour demander d'une voix discrète et sexy un paquet de clopes light à la menthe... des clopes de filles.
Dix heures et trente minutes. Comme il n'y avait personne, je me suis assis au bar pour discuter avec Lucia et Fabien, le serveur. Je ne me souviens plus de quoi nous discutions, mon attention s'est subitement dissipée lorsqu'une jeune femme s'assit à une table, seule. Je n'avais encore jamais vu une femme aussi belle. Elle était plutôt petite, les cheveux bruns avec des reflets un peu roux, de grands yeux bleus, très sombres.... Je n'ai pas prêté attention à la manière dont elle était sapée, elle aurait pu être vêtue d'un sac poubelle, rien ne m'aurait fait détourner les yeux de sont visage à la fois angélique mais qui trahissait une lassitude mélancolique... Elle était subtilement belle à regarder.
Je me dirigeais vers elle pour qu'elle passe sa commande (après avoir supplié Fabien pour qu'il me laisse le faire à sa place), elle a levé la tête vers moi et m'a dit sur un ton qui me fit étrangement penser à un robot :
« Un café noir, bien serré s'il vous plait. »
Je lui amenais son café et demanda la permission de m'asseoir en face d'elle. Permission qu'elle accepta en jugeant que de toute manière on est dans un pays libre, je m'assoie où je veux. En plus d'être belle elle était sarcastique. Elle s'appelait Rachel et j'étais amoureux.
On a longuement parlé, fait connaissance, puis, je lui ai demandé son numéro. La semaine suivante je lui ai proposé un déjeuner dans un café sympa du centre ville. Puis les trois jours, une soirée resto/cinéma/ballade. J'étais vraiment bien avec elle. Tellement bien que j'en aie même oublié que j'étais séropo. Elle ne le savait pas. Au bout du quatrième rendez-vous on a finit chez elle à s'embrasser sur son canapé... et les choses ont fait qu'elle m'entraîna dans sa chambre...
On était sur son lit en train de s'embrasser, je déboutonnais soigneusement son chemisier quand soudain tout son corps se paralysa. Son visage était d'une blancheur fantomatique, et sa peau était aussi froide que le marbre.
« Tu te sens mal ? »
- Mathias, je peux pas faire ça avec toi.
Cette phrase me fit l'effet d'une grande claque dans la gueule. De toute ma vie, jamais une fille ne s'était défilée au moment crucial, au contraire, elles mourraient toutes d'envies de se retrouver seule chez elles avec moi. Pourquoi ce n'était pas le cas avec Rachel ? Est-ce moi qui ne suis pas assez bien pour elle ? Eprouve-t-elle du dégoût envers moi ? Elle n'a pas envie de moi ? C'est une lesbienne en fait ?
Elle me fixa de son regard gêné, exprimant milles excuses, se rhabilla vite fait puis me demanda de rentrer chez moi.
- On est pas obligé de faire l'amour ce soir, je sais me tenir, tu sais.
- Rentre s'il te plait. Je t'appèle demain.
Je me rhabillais puis sortis de chez elle en lui souhaitant bonne nuit.
Il était environ une heure du matin, je rentrais chez moi à pieds en me demandant ce que j'avais fait de mal, pourquoi elle m'avait repoussé ainsi ? Tout ça ne tenait pas debout ! Si elle ne me voulait pas, pourquoi elle me rappellerait le lendemain ?
Cette nuit là fut la plus longue de toute ma vie, et pour cause le sommeil ne me vint pas.
Je ne travaillais pas ce jour là alors je restais chez moi, tel un pauvre miséreux faisant les cents pas devant son téléphone, un verre de whisky à la main.
La sonnerie du téléphone retentit aux alentours de onze heures. Je me jetais littéralement dessus, espérant entendre le son mélodieux de la voix de Rachel.
« Allô ?
- Mathias, c'est moi.
C'était bien Rachel. Son ton était plutôt éteint, comme si elle n'avait pas non plus dormit de la nuit.
- Comment vas-tu ?
- Bien... Il faut que je te parle. Treize heures, à la brasserie Victor Hugo ?
- Entendu. A tout à l'heure.
Mes mains tremblaient. C'est mauvais signe quand une fille dit « Il faut que je te parle ». C'est souvent synonyme de « il faut que je te quitte ». C'était la première que je flippais à ce point à l'idée de perdre une fille.
Au fond, je me rendais bien compte qu'elle n'était pas juste « une fille » mais « La fille ».
Celle pour qui j'étais prêt à donner ma vie. Et ma vie allait finir bouffée par la maladie, la punition que le ciel m'avait infligée à cause de mes fantaisies sadiques avec le c½ur des filles.
J'avais fait le con jusqu'à ce que la justice me rattrape et me fasse payer le prix de mon égoïsme vicieux et purement dégueulasse.
Rachel était en réalité un cadeau, celle qui m'offrait encore un amour sincère, mon esprit a changé dès l'instant où mes yeux se sont posé sur elle. Elle était mon espoir me rattachant à la vie, j'avais envie de vivre à ses côtés... de vivre. Et pourtant, à mesure que les secondes s'écoulaient, je prenais conscience que mes jours étaient comptés.
J'étais assis à une table, Brasserie Victor Hugo, midi et quart. Soit trois quarts d'heure à l'avance.
J'ai dû ingurgiter une dizaine de tasses de café bien serré, pour me détresser. Ce qui est débile puisque la caféine provoque l'effet contraire et au final j'étais deux fois plus sur les nerfs. Il était une heure moins dix, elle allait arriver. Pour éviter que mon angoisse ne s'aggrave davantage, j'entrepris d'observer les autres clients de la Brasserie. Dans l'angle, à gauche, je reconnus le petit groupe de lycéennes qui fumaient des clopes light à la menthe. A ma droite, c'était une vieille dame, seule avec son verre de vodka et son paquet de cigarettes, elle était une habituée des brasseries et des bars-tabac de Lyon. Le reste des clients étaient des anonymes, des gens de passage je pense, et un jeune couple dont la femme était enceinte. Cette dernière vision me déchira le c½ur. Je n'aurais jamais la chance un jour d'être père, ni non plus de voir le joli ventre plat de Rachel s'arrondir.
Un jeune étudiant plongé dans son roman, ne se rendait pas compte qu'une jolie étudiante assise à la table d'en face le dévorait des yeux... ou bien il n'osait la regarder de peur qu'elle lui adresse un sourire qui empourprerait son visage.
Parmi tous ces gens, combien n'auraient pas droit à une fin heureuse ? Un avenir brillant et des héritiers ?
Rachel entra dans la brasserie. Elle était en retard de trois minutes. Je l'embrassais discrètement sur la joue avant de la laisser s'installer à la table et de demander un café noir, bien serré. Je ne pus m'empêcher de repenser au jour où c'était à moi qu'elle avait adressé ces paroles.
Elle prit une profonde inspiration avant de se lancer :
« Comment vas-tu ? »
Ses intonations étaient hésitantes, je sentais qu'elle avait quelque chose d'important à me dire, mais cela paraissait difficile pour elle de se lancer.
« Un peu stressé, mais ça va. Et toi ?
- Stressée aussi. Un peu.
- De quoi désirais-tu me parler ?
- Avant de te le dire, je voudrais que tu me jure de ne pas t'enfuire avant que j'en aie terminé. Ensuite je comprendrais que tu ne veuilles plus me revoir après... »
Est-ce que mes oreilles avaient bien reçu l'intégralité de ses paroles ? Pourquoi aurais-je envie de me barrer pour la fuir ?
« Bon je me lance. Mathias, ce qu'il s'est passé hier soir ne vient pas de toi mais de moi. Je ne t'ai pas parlé de ça parce que je ne pensais pas rester longtemps avec toi, je ne pensais même pas à coucher avec toi. Mais maintenant que je suis littéralement tombée amoureuse de toi, je n'ai plus le choix. Et je comprendrais que tu me rejettes après ça. »
Elle était amoureuse de moi, elle venait de le dire. Je sentis soudain mes muscles se détendre, ça faisait un bien fou. Je lui pris la main, histoire de lui faire sentir qu'elle pouvait me faire confiance, que je ne partirais pas. Elle prit encore une fois une grande inspiration, puis finit par lâcher la chose.
« Mathias, je suis séropositive. Il y a un an, lors d'une soirée où j'avais vraiment trop bu, j'étais même carrément bourrée, un type en a profité pour coucher avec moi. Sans capote. Je me suis réveillée le lendemain il était déjà partit, l'appartement n'était pas le sien, et personne ne le connaissait. C'était le genre de type mal intentionné qui s'incruste dans les fêtes pour sauter les nanas défoncées. Je suis allée faire les analyses dans la journée et trois mois après, j'ai su que j'étais porteuse du virus.
Je comprendrais parfaitement que tu n'aies plus envie qu'on reste ensemble, je ne peux rien t'apporter, tu n'as pas d'avenir avec moi et je ne supporterais pas non plus l'idée de te savoir avec moi par pitié. »
J'étais scotché par son récit. Ce salaud qui lui avait refilé le sida et avait agit comme j'agissais autrefois. Je songeais alors à toutes les jeunes femmes que j'avais mis dans la même situation qu'elle... J'eus envie de sortir me jeter sous les roues d'un camion.
Mais je pris subitement conscience de la situation. J'avais été salaud, au moment même où je décidais de changer et de me racheter, Rachel entrait dans ma vie. Et elle venait de m'annoncer qu'elle était séropo, mais ignorait totalement que je l'étais aussi.
« Rachel, j'ai moi aussi un aveu à te faire... Je t'aime et je ne partirais pas... et je comprendrais que tu veuilles me quitter.»
A voir sa tête, elle crut que je me moquais d'elle ne reprenant ses propres paroles. Elle ne comprenait vraiment pas et tenta même se lever pour partir, mais lui je lui serrais la main tellement fort qu'elle ne put s'enfuire.
« Rachel, je suis séropo aussi.
- Tu te moques de moi ?
- Non, on ne rigole pas avec ça.
Elle se posa devant moi, ayant l'air d'attendre plus d'informations. Je lui avouais tout. Tout. Ma vie d'avant, mes habitudes de salaud, aussi dégueulasses que celui qui lui avait transmit le virus, puis mon changement et mon cadeau du ciel : Elle.
La fin de cette histoire ? Plus ou moins heureuse. Rachel et moi avons emménagé ensemble dans un vieil appartement du centre ville de Lyon, j'ai quitté le bar tabac pour retourner à la fac, j'ai épousé Rachel, nous sommes partis en voyage de noces en Argentine, et nous avons vécu ensemble jusqu'à ce que la mort nous sépare.
Rachel n'est pas morte du sida. Elle a été renversée par une voiture, sa tête a violemment tapé de sol et elle m'a quitté... Son absence est devenue trop difficile à supporter pour moi. J'ai décidé d'arrêter mon traitement et de me livrer à ma maladie, celle qui saura se montrer capable de me faire retrouver Rachel... d'où l'expression : « aimer à en mourir ».